samedi 25 décembre 2010

Manura

Le yogi

L'esprit se meut avec les dix-mille choses

Et même en se mouvant il est serein

Si vous percevez son essence

Vous n'y trouverez ni joie ni tristesse.

Manura (~IVe-Ve siècle). I

Vingt-deuxième patriarche de la lignée indienne du zen, disciple de Vasubandhu

et maître de Haklenayasha.


Dans la mesure où elle n'est entérinée par aucun document historique, la lignée des patriarches indiens appartient à une période légendaire du zen. On sait en fait très peu de chose sur la majorité d'entre eux, et ceci vaut pour Manura. Il est toutefois intéressant de remarquer que les bouddhistes chinois qui, par souci de légitimité, ont reconstitué à posteriori l'histoire de la lignée qui les rattache au Bouddha historique, et donc aux origines de la tradition, ont veillé à inclure dans la liste tous les grands docteurs du mahayana*, et ce quelles que soient les écoles auxquelles ils aient appartenu. C'est notamment le cas d'ananda, de Nagarjuna et de Vasubandhu, le prédécesseur de Manura.

Érudit de l'école sarvastivada, qui soutenait que tout existe simultanément, Vasubandhu fut converti au bouddhisme mahayana* par son frère Asanga, dont il fut le disciple et avec qui il fonda l'école yogachara, laquelle enseignait que tout n'est qu'esprit et que les objets n'ont aucune existence propre en dehors de la perception que nous nous en faisons. L'école yogachara tient son nom de l'importance qu'elle attachait au « yoga », pris au sens de méditation.

Il est dit dans le Denkoroku* que Manura ayant demandé à son maître : « Qu'est-ce que l'illumination de tous les Bouddha ? » Vasubandhu répliqua : « C'est la nature originale de l'esprit. » « Qu'est-ce que la nature originale de l'esprit ? » insista Manura. « C'est la vacuité des dix-huit éléments1 », lui fut-il répondu. C'est par ce dialogue que Manura parvint à l'éveil.


1. Les dix-huit dhatu - les six organes sensoriels (vue, ouïe, odorat, goût, toucher, pensée), les six objets sensoriels et les six consciences sensorielles - qui conditionnent toute existence.

samedi 18 décembre 2010

Eka

L'esprit de tous les bouddhas


Lorsque nous savons qu'entre ce corps

et le Bouddha il n'y a pas de séparation, à quoi sert de chercher le nirvana* ?

Eka (Hui k'o, 487-593). C

L'homme : Disciple de Bodhidharma et maître de Sosan. Deuxième patriarche chinois.

Son histoire : Lettré versé dans le confucianisme, le taoïsme et le bouddhisme, Eka se tourna ensuite vers la méditation. À quarante ans, il se rendit au Shorinji pour rencontrer Bodhidharma, se coupa le bras pour lui montrer sa détermination (à moins qu'il ne l'ait perdu dans un combat contre des bandits), resta six ans auprès de lui, reçut la transmission, vécut plusieurs années caché parmi les gens du peuple avant de s'établir et de prêcher le dharma*. Jalousé par le clergé bouddhiste il aurait été exécuté par les autorités à l'âge de cent six ans.

Son enseignement : Pas de dualité. Rien à perdre et rien à gagner.

Épisodes marquants : Sa rencontre avec Bodhidharma et la transmission qu'il en reçut.


Bodhidharma est incontestablement le personnage du zen qui a le plus inspiré les artistes japonais. Tous, peintres, poètes et calligraphes l'ont célébré. Reikai Vendetti s'insère dans cette tradition et nous donne ici un portrait jaune (page 21), un portrait ocre brun (page 22) et deux toiles représentant Bodhidharma en situation. Si les peintres orientaux se sont souvent attachés à rendre la férocité du moine indien (n'a-t-il pas laissé Eka se trancher le bras ?), c'est plutôt la force tranquille qui émane ici de sa personne, notamment sur le tableau ci-contre où il est assis en zazen*. La posture, solide et stable comme une montagne, est en même temps parfaitement naturelle et détendue. Il y a, dans cette sereine immobilité, un dynamisme et une élégance qui évoquent une danse subtile et secrète (« L'homme de pierre chante, la femme de bois se lève et danse », a écrit Tozan) : la corbeille ovale que dessinent les mains, légères et précises, se prolonge dans l'arc de cercle des bras qui trace avec la tête un œuf qu'enveloppe le kesa* retombant en cascade sur les épaules et les cuisses et découvrant la poitrine et sa toison bouclée. Du fond du tableau - serait-ce l'entrée de la caverne où il médita huit années durant - la lumière jaune, vibrante et bourdonnante, semée de taches de chlorophylle, qui se déverse sur le moine exalte encore la splendeur de son accomplissement.

Sur la seconde toile (page 20), Eka, revêtu du kolo-mo* noir et du grand kesa* qui constituent l'habit du moine zen, est agenouillé aux pieds d'un Bodhidharma très vieux, à la longue barbe et à l'allure quelque peu exsangue et fantomatique : le deuxième patriarche chinois du zen est en train de se prosterner devant le premier, qui est aussi le vingt-huitième de la lignée indienne. Le tableau de Reikai Vendetti illustre une scène fameuse de la transmission de la Lampe. Sentant la mort venir, Bodhidharma convoque ses quatre premiers disciples afin de les interroger et d'éprouver leur compréhension de l'enseignement. Aux trois premiers, qui lui font des réponses tout à fait méritoires, le vieux patriarche annonce successivement « Tu as pris ma peau », « tu as pris ma chair » et « tu as pris mes os ». Quand vient le tour d'Eka, celui-ci se prosterne en silence. « Tu as pris ma moelle », lui dit Bodhidharma. La postérité du dernier patriarche indien était assurée, il venait de trouver en Chine un successeur à la hauteur de son ambition.

Mais qui est au juste Bodhidharma ? C'est à la fois le héros le plus populaire du zen (le Père Noël du zen aime à dire Reikai Vendetti), connu de tous - notamment au Japon où l'on fait des poupées à son effigie -, et un personnage passablement énigmatique, dont l'existence même n'est aucunement avérée. Les historiens ont disséqué les quelques textes anciens où il est fait mention de lui (le plus vieux recueil remonte à 547) pour essayer de cerner l'homme et sa biographie. Mais, comme Bernard Faure l'a magistralement montré, cette démarche est finalement vaine1. Parlant de Bodhidharma et d'autres figures légendaires, il écrit : « Leur éventuelle historicité n'a qu'un intérêt très secondaire pour la compréhension de la tradition chan*. Ce sont, selon la formule de Lévi-Strauss, des "foyers virtuels", des objets virtuels dont l'ombre seule est réelle, et donne à la tradition naissante du chan* sa teinte particulière. » Voilà qui n'est pas sans rappeler le vers de Dogen « L'ombre des pins dépend de la clarté de la lune ». Et dans le cas de Bodhidharma, l'ombre et la clarté ont toutes deux une incomparable densité, puisque les anecdotes dont il est le protagoniste - notamment la rencontre avec l'empereur, celle avec son disciple Eka et l'épisode qui fait l'objet du tableau de Reikai Vendetti - s'inscrivent dans les fondements mêmes du zen et que la lumière dont il est porteur se projette jusqu'à nous sans avoir rien perdu de sa brillance, après avoir nourri l'école du nord et l'école du sud et inspiré les « cinq maisons* ». Historique ou non, Bodhidharma se situe à la charnière où le zen se dépouille de ses derniers oripeaux hindouistes pour se régénérer aux sources de la pensée chinoise et devenir véritablement lui-même.

Laissons donc là l'histoire et venons en à la légende, ou plutôt à la tradition, qui trouve sa cohérence dans son propre cheminement à travers le monde invisible (celui où l'enseignement transmis se sécrète lui-même) plus qu'à travers le monde visible, dont la réalité est d'ailleurs sujette à caution. Un ancien récit fait de Bodhidharma un moine persan arrivé en Chine en 480, un autre le fils d'un roi brahmane du sud de l'Inde venu en Chine en 527 et mort en 536. C'est cette version que les auteurs bouddhistes chinois ont retenue dès le viie siècle et qu'on retrouve ensuite exposée dans un grand nombre de textes et agrémentée de force variantes et ajouts. C'est donc cette version que nous avons adoptée.

Bodhidharma, que les Chinois appelaient aussi « le barbare à la barbe rousse », « le vieux moine aux yeux bleus » ou « l'indien édenté », est arrivé de l'Inde par la mer et a débarqué au port de Canton. Il était déjà très âgé, cent ans dit-on, et le voyage avait duré trois ans. Invité par l'empereur Wu, de la dynastie Liang, il se rendit à Nankin, la capitale. C'est là qu'eut lieu la rencontre, célèbre s'il en fut, entre le moine et le souverain. Bouddhiste fervent, celui-ci se vanta de ses bonnes œuvres (il avait grandement encouragé le bouddhisme, déjà implanté en Chine par le biais des sutra*) et demanda s'il pouvait en attendre quelque mérite. « Aucun », répondit Bodhidharma. Wu posa alors la question suivante : « Quelle est l'essence de votre enseignement ? » « Un vide insondable et rien de sacré », lui fut-il répondu. « Qui donc ai — je devant moi ? » insista l'empereur. « Je ne sais pas », répliqua Bodhidharma.

Cet échange (mondo*) est fondateur à deux égards. Tout d'abord il inaugure le parti pris de démarcation vis-à-vis de l'autorité politique que continueront d'afficher les plus

Je ne sais pas.

grands maîtres, si ce n'est le clergé et ses institutions, ensuite et surtout « aucun mérite » allait rester comme un des plus brillants joyaux de la tradition zen et devenir un pilier fondamental de l'enseignement de tous les patriarches. Maître Deshimaru, notamment, lui accordait une place prépondérante...

Toujours est-il que sa rencontre avec Wu convainquit Bodhidharma que la Chine n'était pas encore mûre pour recevoir l'enseignement transmis. Il traversa le Yang tse, sur une feuille de roseau dit-on, prit le chemin du nord et se rendit dans le royaume de Wei, où il s'installa au Shorinji, sur le mont Su. Là, il resta pendant neuf années consécutives assis en silence face à un mur, d'où son surnom de « brahmane contemplateur de mur ». C'est là que vint le rejoindre Eka, qui allait devenir son successeur dans la transmission de la Lampe. Dans sa jeunesse, Eka avait été un fervent amateur de littérature et de poésie chinoise classique, très versé dans le taoïsme et le confucianisme. Plus tard il s'était tourné vers les textes bouddhiques et avait reçu l'ordination de moine. Son érudition embrassait tout le hinayana* et le mahayana*. Puis il s'était mis à la pratique de zazen*, à laquelle il s'était adonné sans relâche pendant huit ans. C'est alors qu'une divinité lui était apparue et lui avait recommandé de se diriger vers le sud. D'où le voyage qui l'avait amené au Shorinji.

Pour commencer, Bodhidharma refusa de le prendre pour disciple. Par une nuit de neige, Eka se tenait debout à l'entrée de la grotte où le vieil Indien était assis face au mur. Au petit matin, la neige atteignait les genoux du suppliant. « Que faites-vous ici ? » lui demanda Bodhidharma. « Je vous implore de me donner votre enseignement », répondit Eka et, pour preuve de sa détermination, il se trancha le bras et le tendit au patriarche. Finalement, celui-ci le laissa entrer et c'est alors que ce déroula cet autre dialogue célèbre entre tous dans l'histoire du zen : « Maître, je vous en prie, pacifiez mon esprit. » « Apporte-moi ton esprit et je le pacifierai. » « Je ne peux le trouver. » « Alors c'est que je l'ai déjà pacifié. »

Une fois devenu le deuxième patriarche chinois, Eka resta quelque temps au Shorinji, puis il disparut, car il refusait de prendre des disciples en charge. Voulant fortifier son esprit et en finir avec le karma* de ses vies passées, il vécut toute cette période au sein du peuple, travaillant comme boucher et balayeur, parlant de la voie au coin des rues et dans les débits de boisson. Quelle extraordinaire leçon ! Un maître certifié, héritier de la robe de Bodhidharma, ne s'estime pas prêt à enseigner et juge beaucoup plus urgent de balayer devant sa porte. Après plusieurs années d'errance il s'établit dans la ville de Ye, au nord de la Chine, et prêcha le dharma* du Bouddha. C'est sans doute là qu'il rencontra celui qui allait devenir son successeur et, par la même occasion, le troisième patriarche chinois, Sosan, l'auteur du Shinjinmei (Poème de la foi en l'esprit). Eka est mort exécuté, à la suite d'une condamnation des autorités, poussées à cette extrémité par la jalousie du clergé bouddhiste.

Mais revenons à Bodhidharma. Bien des légendes circulent sur lui : il serait le fondateur des arts martiaux, codifiés au Shorinji ; on lui devrait le thé, dont le premier plant serait né de la germination de ses paupières, qu'il aurait jetées sur le sol pour ne pas céder au sommeil. Notons en tout cas que tous les courants du zen prennent leur source en lui, non seulement l'école du sud, qui prêche l'illumination subite par l'intuition et condamne tout recours aux écritures, mais encore l'école du nord, qui prône l'approche graduelle et l'étude des sutra* - la première retenant l'intensité avec laquelle le brahmane indien se livrait à la contemplation murale et la seconde prenant prétexte du zèle qu'il mettait à recommander la lecture du Lankavatara Sutra. Bodhidharma se situe donc à la racine de l'arbre dont les branches se déploient jusqu'à nos jours. En effet, si l'école du nord ne tarda pas à disparaître, l'école du sud se ramifia avec le temps et donna naissance aux « cinq maisons — sept écoles* » dont sont issues toutes les branches qui continuent de fleurir.

Bodhidharma fait l'objet d'une glose extrêmement abondante chez les commentateurs de toutes les époques. Ainsi, le koan* « quelle est la signification de la venue de Bodhidharma à l'est ? » est mentionné seize fois dans le Mumonkan* et le Hekiganroku*. Pour ce qui est de sa mort, en revanche, on ne sait pas trop à quoi s'en tenir. Il n'est pas impossible qu'il ait été exécuté par les autorités, soit à l'occasion de rébellions qui éclatèrent à l'époque, soit que son zèle missionnaire ait suscité chez le clergé bouddhiste une jalousie suffisante pour exiger sa tête... toujours est-il qu'un récit nous informe qu'il est mort sur un site connu comme lieu d'exécution. D'autres versions rapportent qu'il serait reparti en Inde après avoir remis la transmission à Eka, et d'autres encore qu'il aurait été empoisonné. Selon cette variante, les disciples affluant toujours plus nombreux, les plus ambitieux d'entre eux commencèrent à se jalouser les uns les autres et, ne pouvant parvenir à leur fin auprès du maître, décidèrent de le supprimer. Après l'avoir attaqué à coups de pierres - c'est ainsi qu'il perdit les dents -, ils eurent recours au poison. Les quatre premières tentatives furent vaines, mais à la cinquième Bodhidharma accepta, de guerre lasse, d'entrer dans le nirvana*. Toutefois, à en croire un autre récit, il ne serait pas vraiment mort car, le jour même, un fonctionnaire chinois de retour de l'Inde le croisa dans les montagnes du Turkestan : une sandale à la main il rentrait dans son pays natal. Alertées par le rapport du fonctionnaire, les autorités chinoises firent ouvrir la tombe du « contemplateur de mur ». On n'y trouva qu'une sandale.


1. Bernard Faure, Le traité de Bodhidharma, Éditions Le Mail, 1986, p. 22.

samedi 11 décembre 2010

Bodhidharma

Le brahmane contemplateur de mur


La signification de ma venue à l'Est

Fut de transmettre la voie

Une fleur aux cinq pétales fleurit

Et le fruit viendra de lui-même.

Bodhidharma (~470-~543). I, C

L'homme : Disciple de Prajnatara (ou Hannyatara) et maître d'Eka. vingt-huitième patriarche indien et premier patriarche chinois.

Son histoire : Fils d'un roi brahmane du sud de l'Inde, il partit très âgé pour la Chine (soixante et un ans après avoir reçu la transmission, conformément à la consigne laissée par son maître) et y introduisit le zen. Après avoir rencontré l'empereur Wu de la dynastie Liang à Nankin, il s'établit au Shorinji, sur le mont Su, où il resta neuf ans assis face à un mur. C'est là qu'il rencontra son disciple et successeur Eka. Bodhidharma est sans doute mort empoisonné.

Son enseignement : Une transmission spéciale en dehors des écritures. Aucune dépendance vis-à-vis de la lettre et des mots. Révéler directement à chaque homme son esprit originel.

Épisodes marquants : La rencontre avec l'empereur : « aucun mérite », « un vide insondable et rien de sacré ». La rencontre avec Eka : « apportez-moi votre esprit et je le guérirai ». La transmission à Eka : « tu as pris ma moelle ».

samedi 4 décembre 2010

Tozan - Le paysan

Comme dans le miroir
La forme et le reflet se regardent
Vous n'êtes pas le reflet
Mais le reflet est vous.


Tozan (Tung shan, 807-869). C
L'homme : Maître soto*, successeur de Ungan Donjo, maître de Sozan et Ungo Doyo. Cofondateur de l'école soto* avec Sozan. Auteur de l'Hokyo zanmai (Samadhi* du miroir précieux) et de la théorie des go i (cinq degrés de l'illumination), développée par Sozan après sa mort.
Son histoire : Commença par étudier le vinaya*, puis rencontra Nansen et Isan avant de devenir disciple de Ungan Donjo, dont il reçut la transmission. S'établit sur le mont Tozan, où il prêcha le dharma* jusqu'à sa mort.
Son enseignement : Ne s'en remettre à personne ni à aucune formule. Regarder en soi-même et ne jamais relâcher son attention.
Épisodes marquants : Ses mondo* avec le maître vinaya*, avec Nansen et Isan, puis avec Ungan Donjo. Sa séparation d'avec Ungan puis son éveil en contemplant son reflet dans l'eau de la rivière qu'il traverse.

Au milieu de l'onde mouvante, Tozan plante ferme-ment son bâton de pèlerin. La posture est stable, bien campée et pleine d'énergie. Il y a dans ce frêle personnage à la robe retroussée jusqu'aux genoux, une densité, une solidité qui vont bien avec l'épithète de paysan qu'on lui a appliquée1. Dans le même temps, le regard exprime la finesse et la vivacité de l'intelligence. Rien ne lui échappe, rien ne l'impressionne ; et pourtant nulle arrogance sur ce visage, mais quelque chose de chaleureux, de fraternel. Tozan, tel que l'a saisi le pinceau de Reikai Vendetti, vient d'atteindre le point culminant de sa vie, de contempler la source inépuisable qui rayonne à l'infini. Peu de temps auparavant, il s'est séparé de son maître, Ungan Donjo, sur un échange qui l'a rempli de perplexité : « Quand vous serez mort », a-t-il dit à Ungan, « si quelqu'un me demande : "quel était le véritable visage de ton maître ?" que lui répondrai — je ? » Après un long silence, la réponse est tombée, énigmatique s'il en fut : « Simplement cela. » Alors qu'il méditait sur « simplement cela », Tozan a ren­contré sa propre image, reflétée par l'eau de la rivière, et la compréhension a jailli, « spontanément claire, comme la lumière du jour dans une caverne2 ». L'expérience valait bien un poème, et Tozan composa celui-ci, qui servit ensuite de point de départ à l'Hokyo zanmai :

L'ayant cherché longtemps ailleurs Il me fuyait.
Maintenant je vais seul Et je le rencontre partout. Il est moi
Et je ne suis pas lui. Cette compréhension Est la clé de l'éternelle réalité.

C'est à Tozan et à son disciple Sozan qu'on attribue la paternité du zen soto*, mot formé du to de Tozan et du so emprunté au mont Sozan, ainsi baptisé par le maître du même nom en souvenir du mont Sokei, où avait vécu Eno, le sixième patriarche. Le Hekiganroku*, un texte de l'école rinzai*, parle de l'assiduité de Tozan en zazen* et de son attention soutenue. « Cette attention soutenue, est-il écrit, est la caractéristique de son zen et de son école et c'est elle qui a fait de lui un grand maître ». Mais la marque de Tozan, que tous les textes s'accordent à louer, est l'indépendance d'esprit - qualité qu'il manifeste dès le début de sa quête et qui ne le quittera jamais.
Entendant le maître vinaya* auprès duquel il commence sa recherche chanter le célèbre passage du Hannya shingyo (Sutra du Cœur) où il est dit : « Il n'y a ni œil, ni oreille, ni nez, ni langue, ni corps, ni esprit », il lui fait observer, en se touchant le visage, qu'en ce qui le concerne il est pourvu de tous ces attributs. Décontenancé, le maître avoue « je ne suis pas le maître qu'il te faut ». Sur quoi Tozan décide d'aller voir du côté du chan*, et ses rencontres successives avec Nansen, Isan et Ungan révè­lent la même volonté de ne pas s'en laisser compter et de ne rien admettre pour vrai qu'il n'ait personnellement et intimement vérifié.
Tozan arriva chez Nansen au moment où celui-ci s'apprêtait à célébrer un rite funéraire en l'honneur de son défunt maître Baso. Devant l'assemblée des moines, Nansen s'enquit alors : « Demain nous ferons des offrandes à Baso. Je me demande s'il viendra. » Seul Tozan trouva quelque chose à répondre : « Il viendra s'il trouve un compagnon à sa hauteur. » Impressionné, Nansen s'exclama : « Ce jeune homme offre un excellent matériau à sculpter et à polir. » À quoi Tozan répliqua : « Que le grand maître ne confonde pas un homme libre avec un esclave » et il s'en alla.
Il rencontra ensuite Isan, qu'il interrogea sur le sermon prononcé par les êtres inanimés. Isan lui répondit : « Je ne pourrais jamais vous en parler avec la bouche que m'ont donnée mes parents », et il l'aiguilla vers Ungan Donjo. Tozan reprit la route et, arrivé chez Ungan, lui demanda : « Qui peut entendre les êtres inanimés exposer la loi ? » « Seuls les êtres inanimés peuvent entendre », répondit Ungan. « Et pourquoi pas moi ? » insista le jeune moine. Ungan brandit son hossu* et dit : « Entendez-vous ? » « Non. » « Si vous n'entendez même pas mon sermon, comment pouvez — vous espérer entendre celui des êtres inanimés ? » observa Ungan, avant d'ajouter, citant un sutra* : « Les ruisseaux, les oiseaux et les arbres chantent tous le Bouddha et le dharma*. » Grandement satisfait de cette réponse, Tozan composa un poème :

Merveille ! Ô merveille !
Le sermon des êtres inanimés
Est la vérité éternelle.
On ne peut l'entendre avec les oreilles
C'est avec l'œil qu'il faut l'écouter.

Tozan sut garder une certaine distance même avec la mort. Sentant l'heure venue, il se rasa le crâne, prit un bain, convoqua ses disciples, leur fit ses adieux, s'assit en zazen* et cessa de respirer. Les moines se mirent alors à
gémir et à pleurer. Tozan rouvrit les yeux et les réprimanda : « Nous qui avons quitté nos maisons devons être détachés de toutes les choses éphémères. C'est en cela que consiste la vie spirituelle. » Il commanda un grand festin pour toute la communauté, passa une semaine avec elle, puis mourut pour de bon en zazen*, en priant les moines de ne pas le déranger cette fois-là : « En règle générale, quelqu'un qui est sur le point de partir n'a que faire de bruit et d'agitation3. »
On notera que, de ses deux disciples, c'est
Ungo Doyo qui perpétua la lignée soto*, alors que Sozan, qui a pourtant grandement déve­loppé l'enseignement théorique sur les go i (cinq degrés de l'illumination) formulé par son maître, n'a pas eu de descendance.

La neige s'amoncelle sur le plateau d'argent.
La lumière de la lune enveloppe le héron blanc.
Il y a proximité mais pas identité.
Il y a intimité mais chacun reste soi-même.
Hokyo zanmai

1. On peut lire dans Two Zen Classics, Mumonkan & Hekiganroku (Weatherhill, New York, Tokyo, 1977), p. 62, que le style exubérant d'UNMON lui a valu le surnom d'« empereur », tandis que Rinzai était qualifié de « général » et Tozan et Sozan de « paysans », en raison de la régularité et de la simplicité de leur pratique.
2. Citation du troisième verset du Shinjinmei (Poème de la foi en l'esprit), écrit au VIe siècle par Maître SOSAN.
3. John Wu, L'âge d'or du zen, Éditions Marchai, Paris, 1980, p. 170.